Leigh Brackett, romancière et scénariste – De la SF au cinéma

Il n’a échappé à personne que  dans la série Quand le passé raconte le futur, aucune femme n’a été citée dans l’évocation des auteurs de science-fiction des années 30 à 50. Etait-il possible qu’un genre littéraire soit réservé aux hommes ? Evidemment pas : Mary Shelley avait inventé la créature de Frankenstein dès 1816.
Leigh Brackett est née en 1915, à Los Angeles. Enfant, elle lisait les récits d’Edgar Rice Burroughs et elle en gardera une empreinte certaine, même si elle apporte dans ses créations son imaginaire propre et sa fantaisie. Alors qu’elle a 15 ans, un magazine de SF publie une de ses histoires. Mais c’est à vingt-quatre ans que Astounding Science Fiction publie sa première nouvelle : Martian Quest. Jusqu’en 1943, elle écrit toute une série pour Planet Stories, Startling Stories et d’autres revues.
Leigh Brackett a dit que les histoires de Planet Stories et Startling stories, étaient écrites pour divertir, pour passionner, pour donner au lecteur une partie du plaisir que leurs auteurs avaient à les écrire. Et, en effet, à la lecture de ses nouvelles, on ressent parfaitement, le plaisir qu’elle a à créer des mondes étranges. Elle crée un univers de réseaux intra-solaires entre les planètes, où des êtres qui n’ont rien de commun se côtoient, se confrontent. Ses personnages sont eux-mêmes exaltés, tourmentés, en quête de vérité et d’amour, complexes. Elles les transporte dans des mondes fourmillants, où des tribus extraterrestres en errance croisent des terriens chassés eux-mêmes de leur planète. D’anciennes civilisations à l’agonie rusent pour que subsistent leurs derniers représentants. Entre cités primitives et hautes civilisations déchues, entre déserts arides et forêts où la végétation s’enchevêtre et s’enroule sur elle-même comme un être menaçant, des hommes mutants circulent ou bien se cachent, des entités neuves surgissent.

Leigh Brackett, est à l’avant-garde de la science-fiction d’aventures planétaires, le space opera et l’heroic fantasy. Et elle a continué sur cette voie jusqu’à la fin de sa vie.
En 1944, elle change provisoirement de genre littéraire pour le roman noir. Inspirée par Raymond Chandler, elle écrit No Good from a Corpse, apparemment jamais traduit en français, mais qui aura un très bon accueil aux Etats-Unis. Un an plus tard, le réalisateur Howard Hawks, qui recherche un scénariste pour adapter le roman de Raymond Chandler, Le grand sommeil, se souvient du succès de No good for a corpse. Il l’a lu et apprécié. Il demande à sa secrétaire de contacter : « le type qui a écrit le bouquin ». Quand la jeune femme se présente, il constate son erreur, et pense être excusé en affirmant que celle-ci écrit : « comme un mec »…
Il faut bien dire que les écrivains de science-fiction et de romans policiers, avant 1960, étaient en grande partie des hommes. Et aussi, que de nombreuses femmes écrivaient sous des pseudonymes… masculins. Ce qui évidemment a brouillé les pistes (André Norton s’appelait en réalité Alice Mary Norton, James Tiptree jr s’appelait Alice Sheldon, Catherine L. Moore cachait son prénom derrière ses initiales, quant à Margaret St Clair elle apparaissait souvent sous le nom d’Idris Seabright). Pour se faire un nom, dans ces années-là, il fallait qu’il soit masculin…
Malgré ce qui ressemble à un handicap, en 1945, une carrière de scénariste s’ouvre donc pour Leigh Brackett. Romancière de SF, reconnue et souvent primée, elle écrira et co-écrira parallèlement, onze scénarios au cours de sa vie, dont des westerns : Rio Bravo, El Dorado, Rio Lobo et Hatari !  En 1978, George Lucas lui demande de participer à un des scénarios de la saga Star Wars : L’empire contre-attaque. Elle meurt avant la sortie du film.
Le fait qu’elle a été scénariste, en particulier pour Star Wars, a parfois éclipsé aujourd’hui dans le public, son travail de romancière. Hors des Etats-Unis, sa carrière d’auteur est quasiment inconnue et, en France, sur un site très consulté, dédié au cinéma, elle est simplement présentée comme LE scénariste du Grand sommeil. Décidément…

Cet article est déjà paru sur le site MCH, faisant suite à l’émission 10mn chronique  du 17 novembre 2019, consacrée à Leigh Brackett sur Ouest-track radio dans Viva culture, l’émission de la MCH

Les Suppliantes enfin !

Mardi 21 mai dernier, nous étions 700 dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Nous étions là pour le théâtre. Je veux dire pour l’art théâtral. Nous sommes venus pour assister à la représentation d’une pièce qui a 2500 ans, imaginée, écrite, de si longue date que l’on se demande parfois comment elle a pu parvenir jusqu’à nous. De tellement loin, comme venue de voix si lointaines qu’il suffit d’imaginer ce long parcours pour que notre place dans ce monde nous paraisse ce qu’elle est : si petite.
Cette représentation allait nous plonger dans la Grèce antique, celle d’Eschyle mais aussi celle d’Aristophane, d’Euripide. Et ce voyage dans le temps, Philippe Brunet, metteur en scène et directeur de la Cie de théâtre antique Demodocos, était décidé à nous l’offrir. La pièce, Les Suppliantes d’Eschyle, avait dû être annulée le 25 mars pendant le Festival les Dionysies. Un mois plus tôt, les comédiens n’avaient pas pu jouer et les spectateurs déjà présents avaient dû repartir. Pourquoi ? A cause des masques que portaient les acteurs, dénoncés sur les réseaux sociaux pour racisme. La pièce met en scène les Danaïdes, jeunes filles de Libye venues demander asile aux Grecs de la ville d’Argos. Les acteurs, comme ceux de la Grèce antique, portent des masques cuivrés. La cinquantaine de militants de la Ligue de défense noire africaine, en voyant ces masques ont crié au Blackface, en se référant à un certain théâtre américain du 19e siècle, où des acteurs blancs se maquillaient le visage pour se moquer des Noirs. Si la pratique du Blackface n’est évidemment pas acceptable, le travail des acteurs et du metteur en scène des Suppliantes, était bien éloigné de ce procédé. Le masque est indissociable du théâtre antique, et il revêt selon les personnages, différentes formes et différentes couleurs. Etait-ce une raison pour séquestrer une partie de la troupe, la menacer physiquement et insulter le public ? « A ce procès d’intention, devant ce contresens qui ignore les codes du théâtre dans l’Antiquité grecque, Philippe Brunet a dit : « Le théâtre est le lieu de la métamorphose, pas le refuge des identités. (…) L’acteur, sur une scène, joue à être un autre, devant une réunion de gens qui jouent à le prendre pour un autre.»
Philippe Brunet et sa troupe, n’ont pas cédé, puisque un mois plus tard, le grand amphithéâtre de la Sorbonne bruissait des conversations, avant la représentation, dans une ambiance calme, sereine et heureuse. Nous étions là, je l’ai dit, pour le théâtre et pas pour une polémique qui n’aurait pas dû avoir lieu. Décor simple sur un plateau quasiment nu. Une estrade, entourée de deux panneaux représentant l’un un paysage montagneux surplombant la mer, l’autre des colonnades.
Quand il vient présenter le spectacle, ce 21 mai, Philippe Brunet parle de « conjuguer la fraternité et la vigilance ». Il est bien évident qu’il ne parle pas de la vigilance qui dresse les uns contre les autres, dans la méfiance, mais bien de celle qui fait barrière aux influences et aux replis.
Les Suppliantes d’Eschyle sont les Danaïdes, les 50 filles de Danaos. Elles fuient leurs 50 cousins, les Egyptiades, qui veulent les épouser et qui les poursuivent. Pour leur échapper, elles traversent la Méditerranée, accompagnée de leur père, et se réfugient en Grèce, pour demander l’asile au roi d’Argos. Ce dernier écoute leurs supplications puis se retire pour demander l’avis de son peuple. Doit-on accueillir les Danaïdes, doivent-elles retourner dans leur pays ? Puis, Danaos annonce à ses filles que le peuple leur accorde ce qu’elles demandent, asile et protection :
Courage mes filles, tout va bien avec les gens d’ici.
Le peuple vient de faire un vote définitif.
(…)
Le vote des Argiens ignore l’ambiguïté,
et dans mon cœur de vieillard je me sens rajeunir.
Le peuple entier, unanime, a levé le bras droit.
L’éther a frissonné quand ils ont promulgué
que « Nous sommes libres de nous établir dans ce
pays d’asile, sans risque d’être renvoyés.
Personne parmi les habitants ou les arrivants
ne nous saisira jamais, et si l’on nous contraint,
les habitants qui refuseront leur secours
seront privés de droits et livrés à l’exil.

C’est alors que les navires des 50 cousins, les Egyptiades, apparaissent sur la mer, ils vont accoster. Danaos surveille la mer et s’inquiète :
(…) Je vois
un navire, aisé à reconnaître ! On distingue bien
le gréement de sa voile, et les pontons du vaisseau,
et la proue qui par devant jette un œil sur le chemin-
(…)
On distingue des hommes d’équipage à la noire peau
bien visible qui se détache sur les drapés blancs,
puis le reste de la flotte et l’entière armada,
bien nette, et la nef de tête, près du littoral,
bordant sa voile, lance sa rame avec vigueur.

Les émissaires des Egypsiades arrivent. Ils menacent le roi de lui déclarer la guerre s’il accueille les Danaïdes, mais ce dernier répond qu’elles sont libres de vivre où elles veulent et qu’elles peuvent rester à Argos. Les émissaires répondent en termes brutaux.

Ouste ! Ouste ! en felouque de tous vos pieds ! sinon, sinon, raser cheveux, tatouer, et du sang, plein, du carnage on fait sauter les têtes

Les émissaires finalement se retirent, non sans avoir lancé cette menace au roi :

tu viens de soulever le germe d’un conflit
puissent les mâles sur les femmes l’emporter

Le roi prend la parole et s’adresse aux Danaïdes :

Quant à vous toutes, avec vos suivantes, reprenez
courage, entrez dans notre cité bien protégée,
encloses dans le lourd artifice de ses remparts.
L’Etat possède de nombreuses maisonnées

La pièce se termine par un chant d’espoir.

Et que le bonheur s’ensuive, au nom des Olympiens !
Mais pour la fleur de mon âge, père, rassure-toi :
à moins que ne tombe quelque nouveau décret des dieux,
je ne dévierai pas du chemin qu’à suivi mon cœur.

Le spectateur a été immédiatement plongé dans un monde dépouillé, où seuls existent une volonté légitime de liberté, une écoute, un accueil face à la brutalité. Cette simplicité s’exprimait par le chant scandé du texte, en grec ancien et en français. L’alternance des déclarations d’une seule voix par les jeunes filles et les réponses pondérées de Danaos et du roi, berçaient la tragédie. Etait-ce utile de comprendre chaque mot de ce que les Danaïdes clamaient ? Etait-ce indispensable de tout saisir de chaque phrase des discours du roi d’Argos ou de Danaos ? Les menaces inarticulées des émissaires furieux avaient-elles besoin d’une traduction ? Je dirais non. Tout de ce qui se déroulait sous nos yeux était évident. La douleur des Danaïdes, la compréhension, du père, la sagesse du roi, la brutalité des cousins, l’accueil sans condition.
On ne pouvait que goûter l’étrangeté des voix unies des Danaïdes dont les sons s’enroulaient dans l’espace, se laisser fasciner par le mouvement des corps virevoltants de ces jeunes filles, le rythme de leurs pas dansants et par leurs postures tantôt implorantes, tantôt farouches. La position hiératique des anciens était étrangement apaisante dans une situation de menace violente.
Personne alors dans l’amphithéâtre ne pensait à ces masques qui couvraient les visages des personnages. Quand la pièce s’est terminée, que les comédiens et les musiciens sont venus saluer, l’absurdité même des revendications du mois précédent paraissait déjà très ancienne, balayée par la beauté simple de ce que nous avions vu.
Nous étions heureux en sortant dans la rue, d’avoir pu assister à cette représentation qui avait failli ne jamais se faire. Pourtant, une petite question tournait dans ma tête : avant la représentation, pendant, et maintenant encore, nous avions été protégés par la police, postée devant l’entrée de la Sorbonne.
Aujourd’hui, être protégé par la police pour assister à un spectacle, cela signifie quoi ?

Déménagement Aménagement

Depuis que le journal Le Monde m’a annoncé que mon blog.lemonde Qui parle ? allait disparaître (ainsi que tous ceux des autres contributeurs depuis quelque 15 ans), j’ai emménagé ici, dans ce qui me paraît un petit studio à aménager. A meubler, devrais-je dire. C’est peut-être ma faute. Il fallait peut-être que ça arrive. Quand on prend pour titre deux mots de Beckett, il est sans doute logique, un jour, d’être expulsé. Rien à faire, tout à faire.