Nos chers espions

Il y a de surprenantes coïncidences. Le samedi 12 décembre 2020, nous apprenions la disparition à 89 ans de John le Carré, immense auteur de la littérature d’espionnage. Deux semaines plus tard, samedi 26 décembre, George Blake, espion britannique et agent double mourait, à 98 ans.
Ce pourrait être la conclusion d’un chapitre, entre fiction et réalité, celui d’une époque dont les témoins ne parleront plus. Le chapitre suivant, déjà bien entamé, serait encore nourri des bribes d’un pan d’histoire qui s’est éteint mais qui dure dans des romans, avant de tomber bientôt en désuétude, pour laisser place à d’autres formes de récits qui satisferont aussi les aspirations de notre culture de l’intrigue.

George Blake faisait partie des agents doubles censés être au service de la couronne du Royaume-uni, ces hommes dont les figures sont devenues emblématiques de l’univers de la trahison pendant la guerre froide. Qui, par exemple, n’a jamais entendu parler des Cinq de Cambridge, qui ont travaillé pour l’Union soviétique entre les années 30 et 50 ? Philby, Maclean, Burgess et les autres.
George Blake entre en scène en 1944. Il ne fait pas partie des Cinq, il est plus jeune. Il a 22 ans quand l’Intelligence service le recrute. Il n’attend pas très longtemps avant de rallier les services du KGB, en 1950. En 61, Il est dénoncé et condamné à 42 ans d’enfermement. Quatre ans plus tard, il s’évade de sa prison londonienne, réussit à atteindre la RDA et de là, passe à l’Est, où il est bien évidemment accueilli à bras ouverts. Il devient Georgy Ivanovitch, reçoit médailles et honneurs.

Le 27 décembre dernier, Interfax, l’agence de presse russe, a conclu la nécrologie du héros de Moscou, par ces mots : « Le souvenir brillant de Georgy Ivanovich restera à jamais dans le cœur de ses collègues et amis, ainsi que dans l’histoire de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales, IMEMO ».

Ainsi, la page est tournée…

L’espion est celui qui détient des secrets et les transmet, tout aussi secrètement, à des instances qui elles-mêmes ne révèleront rien et dont les échanges devront rester éternellement scellés. Comment notre curiosité, cette particularité humaine, pourrait-elle rester indifférente à une telle machine à fiction et à fantasmes. Chaque fois que se trouve révélé un fragment de ces activités occultes, nos imaginaires s’emballent. Le mystère révélé peut alors être sujet à indignation mais souvent plus sûrement devenir celui du début d’un récit où se mêlent le possible et l’inimaginable.

John le Carré est de toute évidence plus célèbre que Georgy le transfuge.
En 1948, John, qui par sa naissance s’appelle David Cornwell, a 17 ans et poursuit ses études à Bonn. Il a voulu connaître un autre système d’éducation que celui des pensionnats anglais et étudier la culture allemande. C’est alors qu’il est approché par les services secrets britanniques, lesquels repèrent tôt les jeunes pousses capables des futurs exploits du renseignement. Commence son apprentissage. Dix ans plus tard, David est secrétaire d’Ambassade à Bonn puis consul à Hambourg, des situations idéales pour transmettre des informations confidentielles obtenues de manière très… discrètes. En 1964, il abandonne son rôle dans ce jeu clandestin où en bon patriote il pense avoir rempli son rôle. Peut-être aussi parce qu’il allait être démasqué par la partie adverse. Ou bien encore parce qu’il était depuis peu de temps, devenu un écrivain… Son livre L’espion qui venait du froid venait d’être publié. Dès lors, jusqu’en 2019, John le Carré écrira. Publié en mai 2020, traduit en français, Retour de service, sera donc l’ultime ouvrage, parmi une trentaine, d’un auteur ô combien dispensateur de nos rêves de clandestinité.

Quel que soit son statut, agent secret, agent double, agent dormant, l’espion est celui qui joue un rôle. Il vit sur le mode de la comédie, des intrigues, des cachettes et chausse-trappes chères au théâtre. La trahison, la dénonciation, la dissimulation qui sont tous des ressorts de l’art dramatique. Ainsi que le danger. Cependant, un acteur se montre quand l’espion se cache. L’espace de jeu du comédien est limité à la scène alors que celui de l’espion est celui, vaste de la comédie humaine. C’est pourquoi quand l’acteur, ouvert, offert, nous transporte, l’espion nous fascine parce que clandestin. Nous savons que son monde existe mais il nous est caché, nous sommes ignorants de la pièce qui s’y joue et puisque ce terrain nous est interdit, il contamine nos rêves d’évasion : l’agent secret, joue à être un autre et qui n’a jamais rêvé d’être, même pour un moment, quelqu’un d’autre ? Tout en restant soi-même ?
John le Carré ne décrit pas une atmosphère à la James Bond, chez lui aucun gadget, aucune femme fatale, les armes, quand il y en a, sont discrètes et il est parfois difficile d’admettre que les méchants ne sont que méchants, que ceux qui sont censés être du bon côté ne sont pas eux aussi des traîtres. Traîtres à leurs amitiés, aux relations qu’ils ont tissées pour mieux embobiner ceux qu’ils vont, d’une manière ou d’une autre, par séduction, entraîner sans garantie que leur survie est assurée. Les héros de John le Carré ne sont pas particulièrement remarquables, bien au contraire, parce qu’il faut une dose d’insignifiance ou de nature débonnaire pour ne pas trop se faire remarquer. Les grands hôtels ne sont pas les décors de leur existence, mais plutôt les couloirs obscurs de bureaux encombrés, les voyages sous couverture dans des pays dangereux, les appartements dans les quartiers isolés d’une planque. Parfois, certes, on les retrouve au creux de fauteuils d’un club privé où ont lieu des rencontres codées apparemment innocentes.
Parfois, aussi, ces rencontres sont effectivement innocentes et ne se font à l’ombre d’aucun soupçon. C’est le cas dans Retour de service. Ce dernier livre ressemble étrangement à un adieu, mais un adieu vers la liberté. C’est ce qui est émouvant pour tout lecteur de John le Carré. Un adieu…

Déménagement Aménagement

Depuis que le journal Le Monde m’a annoncé que mon blog.lemonde Qui parle ? allait disparaître (ainsi que tous ceux des autres contributeurs depuis quelque 15 ans), j’ai emménagé ici, dans ce qui me paraît un petit studio à aménager. A meubler, devrais-je dire. C’est peut-être ma faute. Il fallait peut-être que ça arrive. Quand on prend pour titre deux mots de Beckett, il est sans doute logique, un jour, d’être expulsé. Rien à faire, tout à faire.